ENRACINEMENT EN MOUVEMENT

Je vis entre le Québec et différents territoires, m’enracinant pour quelques mois chaque hiver.

On me pose souvent des questions concernant mon mode de vie.
Ce texte est une bribe de réponse, mais aussi une immersion : un témoignage sincère d’un fragment de ce qui me permet de vivre ainsi concrètement et de nourrir la vision créative qui se déploie dans mes images et mes photographies.

Je vis principalement entre le Canada (Québec) et le Sénégal, culture de mes enfants métis. Le Sénégal est un point d’ancrage, sans être exclusif : je me déplace aussi vers d’autres pays, selon les projets et les périodes. Pendant l’hiver canadien, je m’enracine pour quelques mois ailleurs. Cette année, pour l’hiver, je suis au Sénégal. Pour moi, rencontrer l’autre dans sa différence, c’est aussi une voie vers l’union. Non pas dans l’uniformité, mais dans le partage.
Avec le temps, on découvre ce qui nous relie : notre humanité, nos émotions et nos gestes universels, sensibles et semblables. Je traverse les cultures, j’habite les paysages, je suis le mouvement, et ma créativité s’ouvre. Le voyage de surface, souvent bref, ouvre la porte au nouveau. L’immersion, elle, crée un pont : un espace de transformation commun.

Par choix, j’investis beaucoup dans les voyages : c’est là que se tissent mes liens, mes images et mon élan créatif.

 

Comment je me prépare

Ce que l’on ne voit pas avant le départ.

Avant chaque départ, je passe beaucoup de temps à faire des listes, surtout pour mes outils de travail. Mais aussi pour les vêtements, les produits de soins, les accessoires de cuisine, etc. Même quand on en a l’habitude, partir reste une opération qui demande beaucoup de planification, autant pour le lieu que l’on quitte que pour celui où l’on arrive, parce qu’il ne s’agit pas d’un bref voyage de repos, mais d’une vie qui se poursuit ailleurs.

J’ouvre mes deux valises plusieurs semaines à l’avance et, petit à petit, j’y mets l’essentiel.

À Montréal, je vis dans un appartement avec mes jeunes. Pour pouvoir partir plusieurs mois, je dois louer une chambre afin d’amortir le coût de ma location pendant mon séjour au Sénégal. Cela demande de l’organisation et c’est toujours une source de stress : mettre des annonces, trouver la bonne personne, accepter que quelqu’un habite chez soi pendant mon absence. Mon fils peut aussi assurer un suivi.

J’économise toute l’année pour le billet d’avion, les assurances et, si possible, un petit surplus pour voyager. Je ne possède ni voiture ni maison. À Montréal, j’ai un mode de vie simple et minimaliste : je me déplace en vélo électrique et je dépense pour l’essentiel.

Avec le temps, j’ai compris que cette préparation fait déjà partie du voyage : elle m’oblige à clarifier ce qui est vraiment nécessaire, matériellement et intérieurement j’essaie de rester légère autant à Montréal qu’au Sénégal.

 

 

Dois-je travailler ?

Trouver un équilibre entre nécessité et désir.

Oui, je dois travailler pendant mon séjour. Je travaille à distance parfois sur des projets culturels, même quand je suis au Sénégal. Je développe aussi ma boutique, ma création artistique et divers projets qui sont encore en développement. Je le fais par passion et par désir de partager. Je recherche un nouveau modèle de revenus qui se déploie petit à petit, apportant diversification et liberté.

Le travail à distance est un atout : il me permet de prolonger le séjour jusqu’à quatre mois. Le quatrième mois, j’essaie de découvrir un nouveau lieu, de prendre des photos et de faire des résidences artistiques que j’initie moi-même, de façon spontanée. Lors de mon dernier voyage, je suis allée en Égypte.

J’ai une famille, des parents âgés ; pour l’instant, c’est le juste équilibre. J’ai réorienté tout doucement ma carrière, dans le domaine de la gestion des arts et de la culture, afin de l’adapter à ce modèle de travail à distance. Cela s’est fait par étapes. Changer sa vie peut prendre du temps.

Voyager autant sur le long terme était plus facile lorsque j’étais dans la vingtaine et sans obligations. Puis, avec la vie de famille et la carrière, j’ai dû ralentir les voyages de beaucoup. À l’époque, le travail à distance n’était pas envisageable. Déplacer une famille n’est pas une mince affaire.

J’accepte aujourd’hui les différents cycles de ma vie comme faisant partie d’un tout, toujours en réajustement, il faut toujours accepter de composer avec sa réalité tout en soutenant nos rêves.

 

 

Ajuster le rythme de vie

Changer de tempo sans se perdre.

Il y a un contraste important entre le rythme canadien et le rythme africain.

La vie au Canada est plus individualiste : on sort quand on veut, on voit les gens quand on veut. Ma vie sociale et familiale y reste simple, par choix. Au Canada : vitesse, beaucoup de travail, retrait volontaire, loisirs simples, famille, amis fidèles, minimalisme.

Au Sénégal : captation de matière, découvertes continues, des relations humaines élargies au quotidien, communauté, lenteur et adaptation constante à l’environnement.

Au Sénégal, l’arrivée est un événement. Il faut saluer la famille, les amis, accepter les invitations. Les repas partagés sont un honneur. Il y a les mariages, les fêtes, le Ramadan, les visites à Touba, la ville sainte. La chaleur ralentit le corps et l’esprit. L’organisation du quotidien demande beaucoup d’adaptation.

Ce changement de rythme n’est pas un luxe : c’est une rééducation du corps et du regard.

 

Se reposer, contempler. À Mbour, les chiens sont amicaux et viennent parfois s’allonger près de moi pour contempler la mer.

 

 

L’installation

Recommencer, chaque fois.

Je vis par choix un peu à l’écart, près de la mer, à Mbour sur la Petite-Côte, près de là où se trouve ma grande famille. Je dois relouer un studio différent à chaque hiver. J’ai besoin de calme pour travailler et d’une location abordable pour durer sur le long terme.

À chaque arrivée, le quotidien doit se réinstaller : nouvelle cuisine, nouvelles habitudes, nouvel environnement. J’apporte toujours dans mes valises l’essentiel pour fonctionner la première semaine, y compris le café. Ici, le café est souvent instantané ; j’apporte donc ma petite machine espresso portable Outin.

J’apporte aussi de quoi cuisiner à l’occidentale mes produits quotidiens. Quand on arrive, on n’a pas envie de courir après l’essentiel : le voyage est long et fatigant, avec une longue escale à Casablanca.

Linges à vaisselle, poêles antiadhésives, mouchoirs, serviettes : on peut tout trouver ici, mais il faut mettre de l’énergie pour se les procurer. On boit l’eau en bouteille. Il n’y a pas d’eau chaude pour la douche : je dois la chauffer. J’ai donc acheté ici une bouilloire électrique, un petit rond et un blender pour les jus, avec prises européennes les même que les prises africaines. Je laisse cet équipement de base pour mes prochaines visites.

Les cuisinières sont au gaz, la cuisine est ici à aire ouverte et communautaire. Avec ce mini-équipement, je reste autonome : parfois, c’est plus simple pour cuire un œuf ou réchauffer un repas.

Il ne faut pas minimiser ces ajustements : ils peuvent être énergivores, surtout au début.

 

Une omelette du matin et un smoothie frais.

 

 

La routine du quotidien

Créer de la continuité dans l’instabilité.

J’essaie de transporter avec moi mes bases : le café espresso du matin, ma tasse préférée, mon tapis de yoga, mon application yoga-pilates, mon univers musical, mes outils de travail habituels.

Cela peut sembler anodin, mais ce sont ces éléments qui maintiennent un lien entre mes deux vies, une trame solide.

Je commence mes journées de la même façon : ancrage, méditation, chant avec la nature.

Chaque jour, je me réhabitue aux quelques inconforts : coupures d’eau, mauvaise connexion wifi, lenteur des tâches simples, chaleur, gestion organique du temps et des rendez-vous. Ici, le temps s’étire au présent. Parfois, je dors beaucoup afin de récupérer. Ces inconforts ne sont pas des obstacles à éliminer : ils deviennent des enseignants.

 

Expresso nomade, méditation sous les arbres, quelques minutes de yoga-pilates et de chant. Des repères simples que je transporte partout.

 

 

Les repas et l’approvisionnement

Entre habitudes et adaptation.

Au Canada, l’épicerie et les commodités sont à proximité ; l’organisation est plus simple.

Au Sénégal, il y a les marchés traditionnels, riches et vivants, mais exigeants sur le plan de l’énergie et parfois un peu loin de la maison. Il y a aussi les supermarchés de type européen Auchan, Carrefour, avec certains produits importés, surtout français. Les boutiques de quartier offrent beaucoup de produit de base pour dépanner, œufs, huile, sucre, boissons etc.

Normalement, je suis majoritairement végétarienne, je mange un peu de poisson. Ici, je m’adapte : je mange ce que l’on me sert avec gratitude, viande ou poisson. La cuisine sénégalaise est délicieuse, mais je rééquilibre à la maison selon mes besoins : moins de riz, moins d’huile et de viande et plus de légumes crus préalablement trempés dans le vinaigre pour pouvoir être consommés. Les poissons, la lotte et la langouste restent cependant des incontournables. Les petits restaurants locaux offrent de très bons repas pour environ 1500 à 2 500 FCFA (3-6 $).

 

Un repas gentiment livré chez moi par la famille, via un Jakarta (taxi-moto).

 

Repas local, thiof braisé, 2 500 FCFA (environ 5 $ CAN).

 

Repérage et déplacements

Composer avec le terrain.

Au Sénégal, les adresses sont rares ; se repérer prend du temps.

Je vis à Mbour, pas à Dakar. Il faut souvent guider le chauffeur de taxi dans les quartiers, ce qui suppose déjà de savoir soi-même où l’on va… ce qui est rarement le cas, parfois il faut oublier le GPS. Je sais, par exemple, que pour revenir de la plage, je dois tourner à la pirogue jaune. La semaine dernière elle a été repeinte ce qui a causé une petite erreur de repérage.

Je me déplace avec la voiture, en taxi, en taxi-moto, en autobus locaux ou avec les autobus Dem Dikk, climatisés, modernes et confortables. Il faut souvent marcher jusqu’à la route principale ou au carrefour pour trouver les taxis. L’organisation des déplacements est plus lente et plus exigeante mais abordable et efficace.

 

Vue depuis le studio, au cœur du village de pêcheurs de Mbour.

 

Le studio

Habiter peu, mais habiter vraiment.

Je vis actuellement dans un petit studio composé de deux cases, avec un mini-frigo. La seconde case sert aux invités, elle accueille ma fille, venue me rendre visite avec son chien, Hermès. Au rez-de-chaussée, une cuisine extérieure communautaire avec cuisinière au gaz. Je l’utilise rarement, seulement lorsque j’ai de la visite. Le loyer est d’environ 675 $ par mois. Je pourrais me permettre davantage de confort, ici, les villas luxueuses ne manquent pas, mais je choisis cette sobriété. Elle me permet de préserver des ressources pour la découverte, les activités et le voyage. Le mois prochain, j’aurai accès à un lieu un peu plus grand.
Je navigue avec les opportunités locales.

L’espace étant restreint, il faut remettre de l’ordre chaque jour ; le sable s’infiltre partout, nous sommes dans le Sahel. J’habite volontairement un peu à l’écart des zones touristiques. Je préfère les lieux le plus possible authentiques.

En ce moment je suis dans le quartier Résidence, au cœur d’un milieu de pêcheurs. Je n’emploie pas de femme pour les repas ou le lavage pour l’instant, ce qui est courant ici. Je m’arrange avec les restaurants et lave mes vêtements. Les gestes du quotidien prennent plus de temps.

Je vis dans deux valises. C’est parfois fatiguant, mais c’est aussi une vie profondément habitée.

 

En bas, la cuisine à l’africaine, ouverte, avec une cuisinière au gaz. Comme je cuisine très simplement et que je mange souvent à l’extérieur, un petit rond me suffit pour le quotidien.  

 

Hermès, observant les oiseaux depuis notre balcon.

 

L’argent et le téléphone mobile

S’adapter aux usages locaux.

La monnaie est le FCFA. L’idéal est d’utiliser l’application Wave. Je m’envoie des sous par Western Union vers mon portefeuille électronique Orange Money et ensuite avec MyTouchPoint vers Wave sur mon téléphone avec numéro sénégalais. Tout le monde utilise Wave ici, ce qui permet de payer presque partout. Sinon, on passe son temps à chercher et retirer de la monnaie. Il y a des frais, bien sûr, mais je trouve ce système simple et efficace. Le Sénégal est un peu moins cher que le Canada, mais la différence est moins marquée qu’on l’imagine souvent. Le quotidien s’équilibre autrement, sans être réellement bon marché.

J’utilise un téléphone avec une carte SIM sénégalaise (Orange Sénégal). J’y ajoute du crédit et des données Internet au besoin grâce à Orange Money, un système simple et largement utilisé au quotidien.

 

Langue et communication

Être présent, même sans les mots.

La langue enseignée à l’école est le français, ce qui facilite la communication en général. Mais dans la famille ou au village, ce n’est pas toujours le cas : les personnes non scolarisées ne parlent pas toujours français. En groupe, on parle surtout wolof, dans ma famille et au village on parle aussi sérère.

Je peux donc passer beaucoup de temps à ne rien comprendre des conversations, ce qui fait partie de mon défi d’intégration. Dans mon quartier les pêcheurs parlent rarement français.

J’apprendrai éventuellement le wolof. Je connais déjà les mots de base et les salutations : c’est un minimum de respect.

Malgré la barrière de la langue, il y a partout des sourires, de l’accueil, une joie réelle de partager. Je ne suis pas une touriste : je vis avec eux, on partage souvent les mêmes problèmes.

 

Billet d’avion et assurances

Prévoir l’essentiel.

Le billet d’avion coûte entre 1 300 $ et 1 600 $, selon la période d’achat.

Les assurances longue durée, avec Desjardins, me coûtent environ 1 000 $ pour une couverture annuelle, ou 200 $ par mois (vie, accident, bagages, rapatriement et le retour d’urgence, car j’ai des parents âgés). On trouve de bonnes cliniques.

J’assure mes bagages. J’ai déjà vécu l’expérience de les perdre. Dans ma valise cabine, je garde donc ce qui est essentiel, coûteux, ainsi qu’un petit kit de survie et mon sac à dos avec mes équipements.

 

Matériel de travail et de création

Mon équipement de travail est volontairement léger : un MacBook Air, un Samsung Galaxy S23 pour le mobile art, des trépieds de voyage, des écouteurs, deux téléphones pour la médiation culturelle, des écouteurs, des batteries et deux disque dur Samsung SSD avec mes fichiers. J’emporte beaucoup d’adaptateurs et de fils de rechange. Je reste dans la simplicité volontaire et la légèreté. Mon mini-studio de création tient dans un sac à dos.

Mes contrats se réalisent sur le MacBook Air, je communique avec le Canada via Google Meet, avec l’écosystème Google pour les fichiers partagés.

Je capte et crée dès que l’inspiration se présente, de façon spontanée.
J’évite, autant que possible, les horaires trop structurés et l’excès de performance, privilégiant une qualité profonde plutôt qu’une production forcée.

 

La vie culturelle et sociale

Il faut apprendre les salutations en wolof, la bienséance, la manière de se comporter. Au début, on fait des erreurs, mais ici, il y a la teranga, l’hospitalité.

Malgré tout, c’est parfois socialement très exigeant. On n’est pas habitué à autant de proximité et de palabres. Mais les sourires, les enfants, la joie quotidienne font que cela en vaut réellement la peine.

Dans le quartier, il y a les fêtes, la musique, les tambours, les baptêmes, les mariages, les pêcheurs qui partent en pirogue. Le matin, on se réveille avec les oiseaux, le vent, les odeurs de cuisine, le parfum sucré des fleurs.

Parfois, le soir, je tombe d’épuisement joyeux dans mon lit.

 

Ma famille proche vit à Mbour, et je partage parfois la vie communautaire du village traditionnel de ma famille sénégalaise, de culture sérère.

 

Les liens à distance

Il y a aussi ces au revoir constants. Partir, revenir, repartir encore. Dire à bientôt plus souvent qu’adieu. Ce sont des gestes répétés, parfois légers, parfois plus lourds. Avec le temps, j’ai appris que ces séparations font partie du mouvement : elles demandent de la présence, de l’honnêteté, et une capacité à aimer sans tout retenir. On s’attache autrement quand on sait que rien n’est figé.

On passe alors des heures sur WhatsApp ou Messenger, à maintenir le lien à distance, à apprivoiser le détachement. C’est sans doute la partie la plus difficile pour moi.

Cette fois-ci, je ne suis pas partie seule. Voyager avec ma fille et son chien a rendu les au revoirs plus doux.

Conclusion

Cette vie n’est pas plus libre qu’une autre. Pas plus parfaite ni plus facile. Elle est simplement différente. Elle demande de la sobriété, de l’adaptation et une grande honnêteté envers soi-même.

C’est aussi cette différence, cette mouvance et ces contrastes dans les modes de fonctionnements qui nourrissent et stimulent mon élan créatif.

Je l’ai choisie parce qu’elle résonne pour moi : elle me nourrit, elle me ressemble. Je ne vends pas du rêve. Ce n’est vraiment pas toujours facile, mais c’est rempli de tout.

Je suis encore en train de construire. Je m’adapte. C’est le chemin qui est intéressant ; il progresse un peu plus à chaque fois.

Je ne cherche pas une vie idéale, mais une vie juste et en accord avec mes valeurs.

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