ÎLE ÉLÉPHANTINE, MÉMOIRES ET RECONNAISSANCES

Sur l’Île Éléphantine, le temps ne se mesure pas. Il se ressent.

L’eau ralentit les gestes, adoucit les pas. On entre dans une autre cadence, loin de l’urgence moderne. Pas de discours, seulement des sensations : la lumière, le souffle du fleuve, la présence silencieuse des choses. Les felouques qui dansent au vent.

J’ai élu domicile dans une petite chambre chez une famille nubienne, perchée sur les toits, face à une cuisine ouverte où la vie quotidienne se déploie à ciel ouvert. Le toit voûté en briques, typique de l’architecture nubienne, ouvre sur une vue splendide du Nil. Le matin, la lumière glisse doucement sur l’eau. Le soir, le fleuve devient miroir, traversé de lumières, avec Assouan en ligne d’horizon. Là-haut, je me sens protégée, comme dans un cocon hors du temps. J’intègre.

 

L’île est un labyrinthe de ruelles étroites, anciennes, où l’on se perd sans cesse. Je m’y suis promenée longuement, incapable de m’orienter, acceptant cette perte de repères comme une invitation. C’est dans ces errances que ma recherche des bancs nubiens s’est imposée, remontant du collectif vers mon esprit. Bancs de parole, d’attente, de partage. Des lieux simples où la vie circule encore lentement.

 

Au bout de l’île, près des ruines du temple dédié à Khnoum, divinité créatrice associée à la source du Nil et au modelage des êtres humains, le lieu marque un seuil : entre naissance, mémoire et passage. Dans ces ruines, j’ai ressenti des mémoires très fortes. Des sensations anciennes, profondes. Quelque chose qui se reconnaît sans se dire.

 

Depuis toujours, je suis attirée par la Haute Nubie, sans savoir pourquoi ce territoire m’appelait comme un aimant. J’ai découvert plus tard que cette région du Nil se situe entre le sud de l’Égypte et le nord du Soudan. Mes voyages sont souvent le résultat d’une sensation qui remonte, d’un appel. Ils partent rarement d’une intention touristique.

Ici, cette attirance prend enfin forme. J’ai l’impression de retrouver un vieil ami. À l’époque pharaonique, l’Île Éléphantine était un lieu de passage et de brassage : un seuil vivant où l’eau, les peuples, les croyances et les marchandises se croisaient avant de poursuivre leur route le long du Nil.

 

La Nubie fut le territoire de grandes civilisations africaines, dont le royaume de Koush. Mais plus que l’histoire, c’est la culture vivante qui me touche. À Éléphantine, elle se transmet encore dans le quotidien : sur les toits, autour des bancs, dans les cuisines, au rythme du fleuve.

Ce séjour n’est pas une découverte. C’est un appel ancien, enfin entendu.

J’ai reconnu un lieu qui me connaissait déjà.

Avant de quitter l’île, j’ai posé quelques gestes préparatoires. J’ai acheté des écharpes nubiennes auprès d’un tisserand, ainsi que de l’encens, myrrhe et autres résines, et des roses séchées. Des matières simples, choisies avec attention, destinées à mon projet artistique dans le village de Gharb Soheil, prochaine étape de mon parcours. Ces objets ne sont pas des souvenirs, mais des compagnons de passage, déjà chargés de sens, appelés à se transformer dans un autre lieu, au contact d’autres gestes et d’autres présences. Dans ma démarche artistique, les objets faits main, culturels ou issus du quotidien sont porteurs d’une force particulière : imprégnés de gestes, de temps et de vie, ils deviennent des partenaires sensibles du travail plutôt que de simples éléments matériels.

 

 

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