L'INCOFORTABLE ENTRE-DEUX

Quelque chose a changé à l’intérieur, j’ai franchi un seuil. Puis je me suis retrouvé dans une transition plus profonde que toutes celles traversées auparavant, parce qu’elle ne concerne plus seulement les choix ou les formes, mais le langage même avec lequel je vis et j’habite le monde. Comme si ce seuil franchi nous faisait traverser un point de non-retour. Une décision de vivre en mode création libre impossible à contourner.

Il existe un moment dans la vie où les anciens repères cessent de fonctionner, sans que les nouveaux soient encore visibles. Je suis exactement là. Dans cet espace où l’on avance sans focaliser sur une destination finale, où l’on suit sa joie sans savoir précisément où elle mène. L’élan est bien vivant, mais le futur n’est plus un point fixe à atteindre : il s’intègre au présent.

Pendant longtemps, j’ai avancé avec une vision projetée : un objectif, un échéancier, une direction nette. Comme artiste et dans la gestion des arts, de la culture et la direction artistique, le milieu professionnel attendait cela de moi. Avancer voulait dire planifier, projeter, livrer. Ce mode m’a permis de construire, de tenir, d’élever une famille, de créer, et survivre. Il n’était ni faux ni inutile. Il était nécessaire à une étape précise de ma vie.

Ce que je vis maintenant n’est pas un vide, mais une transition : le passage d’un futur pensé à un futur en émergence. Mon mental cherche encore des preuves, un plan, une garantie, une confirmation que « ça mène quelque part ». Mon corps, lui, sait déjà. Il sait quand un geste est juste, quand une journée est vivante, quand une action est soutenable.

C’est là que naît l’inconfort : dans le décalage entre ce que l’on a appris à appeler sécurité et ce que l’on ressent désormais comme vérité. Avant, avancer signifiait se rapprocher d’un objectif prévisible. Aujourd’hui, avancer signifie être en cohérence, maintenant.

La question n’est plus : Est-ce que cela mène quelque part ?
Mais plutôt : Est-ce que c’est aligné, vivant, habitable aujourd’hui ?

Ce temps que je traverse est exigeant. Plus exigeant que de suivre un plan tout tracé. Il demande de faire confiance sans garantie, d’avancer sans applaudissements, de construire une sécurité intérieure avant qu’elle ne devienne extérieure. Laisser le mental courir consciemment, sans le laisser prendre le contrôle. C’est inconfortable, mais c’est aussi dans cet entre-deux que naissent les trajectoires qui ressemblent vraiment à la personne que l’on est devenue.

Même si j’ai laissé derrière moi la logique de la performance et les plans trop tracés,
cela ne signifie pas avancer dans le vide. Je me guide par des intentions claires, posées en amont, qui orientent mes choix sans les rigidifier.
Dans l’ensemble, j’ai créé une structure de départ : une intention inscrite dans un document de présentation, un point de repère à long terme qui englobe ma création et ma manière de la vivre dans ses multiples aspects. Manifester, pour moi, implique d’avoir un focus clair, de savoir au minimum ce que l’on souhaite. Ensuite, cette intention se place en trame de fond, presque en retrait, comme des racines sous terre : présentes, nourrissantes. Il devient alors nécessaire de lâcher l’attente des résultats et la manière dont ils naîtront. La vie est plus intelligente que nous ; elle porte une vision d’ensemble plus vaste.

 

 

Le modus operandi de cet état de création

Mon modus operandi a été simple : prendre cette grande décision intérieure qui est celle de suivre ma joie, dans les petits comme dans les grands moments, autant de fois que c’est possible. Au départ, c’est rarement spectaculaire. Juste un geste. Un pas. Une action posée. C’est ainsi que cette nouvelle route a commencé, presque sans bruit. Puis petit à petit, la vie a suivi, retiré ce qui ne convenait plus, déconstruit ce qui n’était plus aligné. Un vide s’est créé, et il a fallu le courage de l’habiter sans certitude de façon juste. Puis quelque chose d’un peu innatendu a émergé : une idée de boutique, un nouveau voyage, des rencontres, des photos, des soutiens inattendus. C’est ainsi qu’est né daniellelamontagne.studio, daniellelamontagne.art, marquant le retour au voyage à la découverte et à une créativité plus libre, pleinement assumée. Je comprends aujourd’hui que la vie manigance pour que ce chemin avance, non pas toujours dans la facilité, mais dans l’authenticité, permettant aux anciens schémas se démanteler.

Je ne partage pas une recette de réussite ni une vision idéalisée. Je partage un chemin possible.
Celui d’un ralentissement choisi, d’une création ancrée dans le présent, d’une attention portée à ce qui nourrit vraiment. Parfois, le trac et la peur réapparaissent. Je les regarde passer.
Et je continue cette vie excitante et exigeante que j’ai choisi.

 

 

Une journée dans cet état d’esprit

Je me lève en respectant ma routine matinale : café nature, exercices. Ensuite, après une courte méditation, je laisse émerger ce qui me semble le plus juste pour la journée selon mon corps et mon état d’esprit.

Parfois, c’est la photographie qui me guide, d’autres fois l’écriture. Il arrive que je parte en exploration, ou que je ressente simplement l’élan de travailler dans ma boutique. Au fil du temps, j’ai appris à faire confiance à ce rythme intérieur : tout finit par se faire. Il existe une forme d’intelligence subtile dans le rythme humain, une manière naturelle de savoir quand agir et quand se déposer.

Lorsque je sens que cela ressemble trop à du travail forcé, je m’arrête. Je vais au bord de la mer, je me repose, je rencontre des amis. Mes projets m’habitent profondément, je les poursuivrais même si j’étais millionnaire. Il n’y a pas, pour moi, de cadre fixe ni de 9 à 5. Je peux travailler le soir et pas le jour, le week-end et pas la semaine. Je suis les élans qui m’animent. Je crois que ce n’est pas la quantité de temps investi qui compte, mais la justesse. La réussite ne se mesure pas toujours au nombre d’heures consacrées.

Certaines semaines sont très actives, d’autres beaucoup plus calmes. Et pourtant, avec le recul, le résultat est le même, sans avoir eu à forcer. La journée se termine lorsque l’élan n’est plus là, ou lorsqu’autre chose, plus vivant encore, m’appelle ailleurs.

L’entre-deux n’est inconfortable que pour le mental.
Dans le présent, il se dissout.

 

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